Imaginez gérer le budget d'un foyer de 37 millions de personnes. Vous avez des factures à payer — écoles, hôpitaux, routes, salaires — et des revenus qui rentrent chaque mois, parfois de façon irrégulière. En janvier, traditionnellement, les dépenses démarrent fort pendant que certaines recettes tardent à se matérialiser. Ce mois de janvier peut être tendu, parfois inquiétant, mais il ne dit pas nécessairement grand-chose sur la santé financière de l'année entière.
C'est exactement dans cet esprit qu'il faut lire les chiffres que vient de publier le ministère de l'Économie et des Finances sur la situation des charges et ressources du Trésor (SCRT) de janvier 2026. Le déficit budgétaire s'établit à 9,6 milliards de dirhams — un chiffre qui, sorti de son contexte, peut faire peur. Mais plongeons ensemble dans les détails, parce que la réalité est — comme souvent en économie — bien plus nuancée que le titre.
📋 Les Points Essentiels à Retenir
- Un déficit de 9,6 MMDH en janvier 2026, contre 6,9 MMDH à la même période en 2025 — une hausse qui s'explique par des facteurs techniques précis, pas par un dérapage incontrôlé.
- Les recettes fiscales ont reculé de 9,4 % à 27,9 MMDH, mais les recettes non fiscales progressent de +19 %, signe d'une diversification des ressources de l'État.
- Les dépenses ordinaires sont en baisse de 22,4 % — une performance notable qui témoigne d'une meilleure maîtrise des charges courantes.
- L'investissement public accélère de +15,1 % à 15 MMDH, confirmant la volonté de l'État de soutenir la dynamique économique nationale.
- Le solde ordinaire s'améliore significativement : -2,9 MMDH contre -9,7 MMDH un an plus tôt — un signal fort souvent sous-estimé dans les analyses superficielles.
9,6 Milliards de Déficit : Beaucoup de Bruit pour Quoi, Exactement ?
Commençons par ce qui interpelle au premier regard : un déficit budgétaire de 9,6 milliards de dirhams en janvier 2026, en hausse par rapport aux 6,9 MMDH enregistrés en janvier 2025. Une progression de près de 40 % d'une année sur l'autre — voilà de quoi alimenter les commentaires alarmistes.
Mais soyons rigoureux. Ce déficit résulte de deux mouvements simultanés : une baisse des recettes de 2,7 MMDH et une légère hausse des dépenses de seulement 70 millions de dirhams. Ce n'est donc pas une explosion incontrôlée des charges de l'État — c'est avant tout un problème de timing sur les entrées fiscales, un phénomène classique en début d'exercice budgétaire. Les recettes fiscales se matérialisent rarement de façon linéaire sur douze mois : certains grands contributeurs versent en milieu ou en fin d'année, ce qui crée mécaniquement des tensions de trésorerie en janvier.
Pour mettre les choses en perspective : avec 29,77 MMDH de recettes nettes, le Trésor n'a réalisé que 7 % des prévisions annuelles de la loi de finances sur le seul premier mois. C'est cohérent avec un calendrier budgétaire normal — et ça signifie que 93 % des recettes attendues restent à encaisser sur les onze mois suivants.
Le Côté des Recettes : Une Baisse Fiscale Compensée par une Belle Surprise
Entrons dans le détail des recettes, parce que c'est là que se joue l'essentiel de l'histoire de janvier 2026.
Les recettes fiscales — la principale source de revenus de l'État — ont reculé de 9,4 % pour s'établir à près de 27,9 MMDH, avec un taux de réalisation de 7,6 % par rapport aux prévisions annuelles. Ce recul mérite attention, même si son interprétation reste délicate sur la seule base d'un mois. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette évolution : calendrier de perception de certains impôts, effets de base liés à des recettes exceptionnelles enregistrées en janvier 2025, ou encore décalage dans le rythme de collecte de la TVA et de l'IS.
Là où la surprise est plus agréable, c'est du côté des recettes non fiscales, qui bondissent de +19 % à plus de 1,25 MMDH. Ce sont les revenus tirés des dividendes des entreprises publiques, des redevances, des produits du domaine, et d'autres sources hors impôts. Une progression à deux chiffres en début d'année, c'est un signal encourageant qui témoigne d'une meilleure valorisation du patrimoine public et d'une diversification progressive des ressources de l'État — une tendance que beaucoup d'économistes appellent de leurs vœux depuis des années.
Les Dépenses Ordinaires en Recul de 22,4 % : La Bonne Nouvelle qu'on N'a Pas Assez Commentée
Voilà un chiffre qui mérite qu'on s'y attarde, et franchement, il est sous-estimé dans la plupart des analyses que j'ai lues : les dépenses ordinaires ont diminué de 22,4 % en janvier 2026, pour s'établir à 32,7 MMDH, avec un taux d'exécution de 8,6 %.
Décomposons ce mouvement. Deux postes contribuent à cette baisse :
- Les dépenses de biens et services reculent de 23,6 % — ce qui reflète vraisemblablement une rationalisation des achats publics et un meilleur étalement des commandes sur l'année.
- Les charges de la compensation — le fameux système de subvention des prix — chutent de 28,8 %, signe que les réformes engagées sur ce dossier épineux commencent à produire leurs effets budgétaires.
Ces deux évolutions sont structurellement positives. La maîtrise de la compensation, en particulier, est un enjeu de finances publiques que les gouvernements successifs ont eu du mal à adresser. Une baisse de près de 29 % en janvier 2026 — même sur une base mensuelle — c'est un indicateur à suivre de très près dans les prochains mois.
Il y a toutefois un bémol à signaler : la charge des intérêts de la dette a bondi de +42,5 %. C'est le revers mécanique d'un endettement public en progression, amplifié par les conditions de taux qui ont évolué ces dernières années. Ce poste n'est pas alarmant en soi — mais il rappelle que le coût du financement de l'État devient une ligne budgétaire de plus en plus pesante, ce qui renforce l'impératif d'une gestion rigoureuse de la dette à moyen terme.
Le Solde Ordinaire : Le Chiffre que Tout le Monde Devrait Regarder en Premier
Si je ne devais retenir qu'un seul indicateur de cette publication, ce serait celui-là : le solde ordinaire s'établit à -2,9 MMDH en janvier 2026, contre -9,7 MMDH à la même période l'an dernier.
C'est une amélioration de 6,8 milliards de dirhams en un an sur ce seul indicateur. Pour rappel, le solde ordinaire mesure la différence entre les recettes courantes et les dépenses ordinaires — c'est-à-dire la capacité de l'État à financer son fonctionnement courant sans recourir à l'emprunt. Une amélioration aussi marquée en début d'année, c'est un signal de solidité budgétaire qui mérite d'être mis en avant, même si le déficit global a, lui, progressé.
Et c'est là toute la nuance que j'essaie de mettre en lumière dans cet article : le déficit global de 9,6 MMDH est alimenté non pas par un dérapage des dépenses courantes, mais par l'effort d'investissement de l'État — ce qui est fondamentalement différent, et bien plus sain économiquement.
+15,1 % sur l'Investissement Public : L'État Mise sur l'Avenir
Et justement, parlons de cet investissement. Les dépenses d'investissement progressent de 15,1 % en janvier 2026, pour atteindre 15 MMDH, avec un taux de réalisation de 13 % par rapport aux prévisions annuelles de la loi de finances 2026.
13 % des investissements annuels réalisés dès le premier mois de l'année — c'est un rythme d'exécution soutenu, qui tranche avec la tendance historique au démarrage lent des chantiers publics. Cela traduit une volonté politique claire d'accélérer la concrétisation des grands projets d'infrastructure, de logement, de santé et d'éducation inscrits dans la loi de finances 2026.
Dans un contexte où le Maroc doit maintenir sa dynamique de croissance et tenir ses engagements vis-à-vis des grands événements à venir — notamment la Coupe du Monde 2030 — ce niveau d'investissement public n'est pas un luxe. C'est une nécessité. Et un déficit budgétaire partiellement creusé par de l'investissement productif est, économiquement parlant, un déficit bien moins préoccupant qu'un déficit généré par des dépenses de fonctionnement incontrôlées.
Les Comptes Spéciaux du Trésor : Un Excédent en Recul, mais Toujours Positif
Un dernier élément mérite notre attention : les comptes spéciaux du Trésor (CST) dégagent un excédent de 8,3 MMDH en janvier 2026, contre 15,8 MMDH à la même période en 2025.
Ces comptes regroupent des opérations budgétaires particulières — fonds d'investissement, comptes d'affectation spéciale, services de l'État gérés de manière autonome. Leur excédent contribue à atténuer l'impact du déficit budgétaire global sur la trésorerie de l'État. Le recul de cet excédent (de 15,8 à 8,3 MMDH) s'explique probablement par une mobilisation plus active de ces fonds dans le cadre des programmes d'investissement et de développement engagés en début d'année — ce qui, là encore, ne constitue pas un signal négatif en soi, mais plutôt le reflet d'une mise en œuvre accélérée des politiques publiques.
Ce que Janvier 2026 Nous Dit — et Ne Nous Dit Pas — sur les Finances Publiques Marocaines
Revenons à notre métaphore du foyer de 37 millions de personnes. En janvier, le budget est sous pression : les recettes démarrent lentement, les investissements s'accélèrent, et certaines charges incompressibles — comme les intérêts de la dette — continuent de peser. Le solde du mois est déficitaire. Mais les dépenses courantes sont mieux maîtrisées qu'un an plus tôt, les recettes non fiscales progressent, et l'argent est dépensé pour construire des routes, des hôpitaux et des infrastructures — pas pour combler des inefficiences structurelles.
C'est, en résumé, le portrait des finances publiques marocaines en janvier 2026 : un déficit réel, certes, mais qui cache une amélioration notable du solde ordinaire et un effort d'investissement à saluer. Un mois ne fait pas une année, et les conclusions définitives devront attendre des publications trimestrielles plus complètes. Mais les signaux envoyés en ce début 2026 sont, dans l'ensemble, plus encourageants que le seul chiffre de -9,6 MMDH ne le laisse paraître.
La vraie question — celle qui mérite un débat public approfondi — est celle du coût croissant de la dette. Avec des intérêts en hausse de 42,5 % sur un seul mois, la soutenabilité de la trajectoire d'endettement du Maroc devra être au cœur des discussions budgétaires pour les prochains exercices. Ce n'est pas une alerte — c'est une vigilance nécessaire.
Et ça, c'est précisément le type de débat que nous devrions avoir, chiffres en main, plutôt que de nous arrêter au titre.
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